samedi 17 septembre 2016

Green room – Down underground




Avant, j’avais un film fétiche sur le rock. C’est un lieu commun mais c’était This is Spinal tap. Je trouvais qu’à travers son humour délirant, le film disait l’essentiel sur ce qu’est réellement un groupe de rock, dans toute son imposture et dans toute sa splendeur. Mais c’était avant. Depuis, j’ai vu Green room, en mai dernier. Car oui, si j’ai un film fétiche sur le rock actuellement, c’est bien le dernier thriller de Jeremy Saulnier (auteur de l’excellent Blue ruin et du sympathique Murder party). Il s’agit d’un survival brutal dans lequel un groupe de punk hardcore affronte le groupuscule néo-nazi qui les a fait jouer dans son squat. Ce choix qui est le mien peu paraître étrange. En effet, Green room se vit avant tout comme un film de genre et de divertissement, dont l’intrigue semble bien plus aborder les thèmes de la survie et de la violence que celui de la musique. A ce titre, le film a suscité un vif enthousiasme chez les fans de films d’horreur et une légère déception chez certains cinéphiles curieux de découvrir les recoins de la scène punk hardcore underground. Ces derniers lui reprochèrent de basculer vers une formule convenue de cinéma de divertissement, capitalisant sur le suspense et les mises à mort des personnages. Je comprends parfaitement ce point de vue mais je ne le partage pas. J’ai vu dans Green room autre chose qu’un simple film d’affrontements décomplexés. J’ai vu un « vrai » film sur la scène underground, même si je comprends que cela puisse surprendre. Je vais donc essayer d’expliquer en toute subjectivité mon impression.

Tout d’abord, je tiens à préciser quelque chose concernant le fait que j’utilise le mot « underground » dans ce texte. S’il me semble tout à fait approprié alors que suis en situation d’écrire cet article, paradoxalement, il me parait tout à fait galvaudé en tant que simple fan de musique. Que veut-il dire au juste ? Ayant moi-même participé à différentes formations musicales et ayant tourné dans des conditions plus ou moins similaires à celles des héros de Green room, nous n’avons jamais, mes amis et moi, utilisé entre nous le mot « underground » pour qualifier notre parcours ou notre musique. Cela dit, je ne crois pas non plus qu’Oussama Ben Laden et Mollah Omar aient beaucoup utilisé entre eux le mot « terrorisme » lors de leur collaboration. Par ailleurs, lorsqu’on interroge un groupe sur ses motivations à s’auto-produire, il vous répondra volontiers que l’auto-production lui permet une indépendance totale etc … Rarement il répondra la vérité : « Bah à vrai dire, on avait pas le choix ». Le groupe va convoquer un imaginaire de l’underground sans le nommer, pour rationaliser sa démarche et avoir un sentiment de contrôle sur sa musique, qui est pourtant bien moins le fruit de libertés que de contraintes. L’underground n’est pas plus un choix qu’un appartement en banlieue parisienne ou qu’une opération des dents de sagesse. Ca vous tombe sur le coin de la gueule et de toute façon, c’est ça ou rien ! L’underground dont je vais parler dans cet article est avant tout un monde d’aventures pathétiques, où des héros modernes sont parvenus à dompter leurs désillusions et à ingurgiter une quantité astronomique de salade de riz. Il s’agit de l’univers du D.I.Y, comprenez le « Do It Yourself », bannière des scènes hardcore, punk et metal, promettant un circuit musical affranchi des hiérarchies, fait par des passionnés et pour des passionnés, en parallèle du système classique des labels et des managers.


Ainsi, Green room s’ouvre par une première partie racontant la tournée désastreuse du groupe Ain’t rights, avatar d’un punk expéditif influencé par Minor Threat et Dead Kennedys. La tournée est une véritable catastrophe, comme d’habitude, a-t-on l’impression à la vision des mines blasées des musiciens. Pat, Reece, Sam et Tiger en sont d’ailleurs réduit à siphonner les réservoirs des voitures pour assurer le trajet jusqu’à la prochaine date. Une fois arrivés, il rencontre Tad, l’organisateur, qui leur annonce que la salle qui héberge ses concerts ne souhaite plus travailler avec lui, à la suite de débordements. Il se rattrape alors en proposant une date catastrophique dans un diner routier, qui ne rapporte au groupe qu’une quinzaine de dollars. Le ton monte violemment entre le batteur et Tad. Ce dernier, pour se faire pardonner, propose alors un plan de la dernière chance, un show dans un squat de skinheads avec un cachet assuré. Le groupe accepte. Après tout les skins pullulent en ce moment dans les concerts et Tad promet la présence de mouvances diverses et bigarrées. Donc à priori pas de mauvaises surprises.

Un fois sur place, l’orga accueille le groupe tel que l’on est parfois accueilli dans certains festivals, par une série de consignes qui rappellent qui est le chef. Car cette fois les organisateurs détiennent la salle, ce qui leur offre un moyen de pression et donc une autorité renforcée vis à vis de nos jeunes héros. L’ambiance n’est pas confortable, mais le concert se passe comme prévu, le groupe s’autorisant même un petit clin d’œil via la reprise des Dead Kennedys « Nazi punks fuck off ». Agaçant certains et amusant d’autres, le morceau fait tout de même bouger le public, toutes mouvances confondues. Je me rappelle un épisode des Simpsons dans lequel Paul McCartney expliquait son engagement vegan à Homer. Ce dernier lui répondait : « C’est comme votre chanson Live and let live.
-          En fait Homer, c’était Live and let die.
-          Peu importe, c’était très entraînant. »
Effectivement, dans la scène D.I.Y dépeinte par Jeremy Saulnier dans Green Room, on en est là.


Lorsque j’ai découvert au cinéma cette première partie d’exposition, j’ai été bluffé par le sentiment d’authenticité qui se dégageait du film. Des anecdotes personnelles refaisaient surface et j’ai eu l’impression d’un cliché, pris sur le vif, d’un monde que j’ai plusieurs fois côtoyé. Pour moi tout paraissait juste et documenté. Bien sûr on peut me répondre que c’est un peu court pour faire de Green Room un film sur la scène underground D.I.Y. Tout d’abord, Jeremy Saulnier étant lui-même l’ancien chanteur du groupe de punk Don’t turn on Fred, il lui est facile d’enchaîner les anecdotes et les moments de vérités pour flatter l’ego de spectateurs comme moi, dans une sorte de fan service rock’n’roll. D’autre part, comme écrit précédemment, le film dévie très vite vers l’intrigue beaucoup plus attendue du film de genre.
Ainsi, la guitariste des Ain’t rights découvrant une scène de crime à l’intérieur du squat, les organisateurs du concert vont alors séquestrer dans leur loge et tenter d’assassiner l’ensemble du groupe, afin d’enterrer l’affaire. D’ailleurs, Jeremy Saulnier a lui même déclaré qu’il voulait avant tout faire un film abordant la violence et la survie. Néanmoins, et ce malgré les propos du réalisateur, il existe un fait irréfutable : les musiciens de Green room ne sont pas confrontés à la violence d’une invasion de zombies, d’une attaque extraterrestre ou d’une police fascisante. Ils sont amenés à affronter un ennemi bien identifié : l’orga qui les a fait jouer.

A ce titre, la partie thriller de Green room n’est pour moi que la reprise hyperbolique de partie d’exposition. Et je pense, par ailleurs, que Jeremy Saulnier est parvenu à réaliser un film singulier sur l’underground D.I.Y précisément parce qu’il a voulu faire un film sur la survie et les rapports de force. En effet, si l’on aborde le long-métrage à la lumière des codes du film de genre, il est tout à fait dommage d’occulter les atouts que le genre offre au cinéaste. Dans le cas précis d’un survival comme Green room, il est important de se poser la question de prédation. Qui chasse qui dans ce long-métrage ? Cette question est la première à ce poser dans ce type de récit. Un professeur de collèges qui décime ses élèves, une femme qui trucide son mari ou un patron que se nourrit de ses salariés, sont autant d’occasions de voir notre monde sous un angle nouveau, en renforçant ou en inversant les rapports de force que nous rencontrons dans la vie de tous les jours. Il ne s’agit pas là d’un procédé dénonciateur. Par exemple, un film racontant l’histoire d’une féministe massacrant des machos peut très bien donner une suite dans laquelle les rapports de prédation s’inversent de manière tout aussi pertinente. Il s’agit plutôt d’accepter l’ironie qu’offre l’horreur dans les situations qu’elle propose. Pour ma part j’ai totalement accepté, le temps d’un récit, le postulat que propose le film : des musiciens soumis et malmené par le milieu sensé être le leur.

Ce postulat est d’ailleurs renforcé par les choix de mise en scène de Jeremy Saulnier en terme d’action, procédant moins par un usage décomplexé du gore, du spectaculaire et du suspense, que par un rapport réaliste et documenté aux méthodes employés par les bourreaux néo-nazis. Optimisation des moyens du bord, activation d’un réseau de personnes, assimilations des méthodes de maintien de l’ordre et élaboration de contre-mesures en conséquence, partage des savoirs-faire entre les participants etc…Vous avez dit Do It Yourself ? Jeremy Saulnier film l’assaut donné contre les Ain’t rights exactement comme l’on pourrait filmer l’organisation d’un concert, sauf qu’au lieu de ramener les bières, le tofu et la sono, les participants ramènent les pitbulls, la chevrotine et les surins. Clou du spectacle, ce passage où les membres du groupe décident, pour optimiser leurs chances de survie, de littéralement « splitter ». Les échos entre le thème de la violence et celui de la musique sont nombreux dans Green room et m’ont rappelé à chaque instant que j’étais bien en train de regarder un film portant un regard extrêmement caustique sur une frange de la scène rock underground. Reste alors à savoir en quoi il est pertinent de mettre en scène une orga de concert dans un rapport de dominant à dominé avec le groupe qu’elle fait jouer. Pour cela, je vous propose une petite mise en situation.

Vous avez 20 ans et vous habitez St Brieuc. Vous remarquez que dans votre quartier vous croisez plus de handicapés que vous n’en voyez à la télévision. Vous remarquez également que si les jeunes actrices françaises montrent souvent leur seins dans les films, les vieilles actrices non. Vous réalisez que vous vivez dans un monde totalement plongé dans l’arrogance de sa bonne santé, ayant totalement refoulé son rapport à la maladie, la vieillesse et la mort. Cette manière d’ignorer certains aspects de la vie vous révolte. Vous avez 20 ans. Vous montez un groupe. Vous rencontrez des potes dans les mêmes délires que vous et vous fédérez votre démarche autour d’un engagement : le gore. Pour ramener vos auditeurs à un rapport plus complexe à leur anatomie, vous allez choisir d’opter pour un chant guttural à l’extrême, connotant à la fois les bruits sourds d’un intestin dérangé et le cri d’un cochon qu’on égorge. Vous allez accorder les guitares le plus bas possible pour signifier que tout vient d’en dessous. Vous allez demander au batteur de jouer «pas trop carré » pour qu’on sente que derrière les fûts il y a un corps capable de se fatiguer. Vous allez faire des morceaux courts pour rappeler, tel un maître haïkiste de l’horreur, l’éphémère de toute chose. Vous voici alors paré de tout l’arsenal conceptuel d’un groupe de gore death/grind que vous allez appeler « Malignent Anal Tumor » (M.A.T quand vous serez célèbre). Vous pensez bien sûr à votre jeu de scène et vous décidez que vous vous aspergerez de sang de porc pour jouer, afin de d’apporter au public le gros son et la grosse odeur qu’il mérite.

Tout est prêt, il vous faut une date. Bien sûr, vous avez déjà quelques dates locales glorieuses à votre actif, mais vous avez de l’ambition. La République Tchèque c’est trop loin et vous acceptez la proposition d’une salle située à St Etienne, ayant déjà organisé de nombreux concerts. Cette salle est ce qu’on appelle un lieu « auto-géré ». Vous connaissez le topo et vous vous attendez à débarquer dans un lieu où l’on vous accueillera autour d’un repas constitué de cannettes de Koenigsbier tièdes et de tranches de brie Eco+, que vous dégusterez sur des tartines de baguette molle E.Leclerc, dans une loge tapissée de stickers « No pasaran » ou « étoile de David = croix gammée ».  Là, surprise, une fois arrivé vous découvrez un déco encore plus inspirée. Les murs sont couverts de consignes du type « Il est interdit d’adopter un comportement sexiste dans ces lieux » ou « Il est interdit d’adopter un comportement discriminant ». L’accueil glacial des membres de l’orga vous rendra d’ailleurs difficile la tâche d’adopter un comportement tout court. Vous passez la soirée à contempler le bol de houmous pour seize sensé servir de catering. Puis, au moment de monter sur scène, vous sortez de votre glacière le sang de porc acheté à votre charcutier local et vous vous en aspergez avec vos amis. Aussitôt, les mecs de l’orga viennent vous voir furieux, vous indiquant qu’il s’agit d’un festival antispéciste. Vous répondez que ce n’était pas précisé. Les mecs vous répondent que le collectif qui tient la salle est antispéciste et que tous les concerts qui s’y déroulent sont antispécistes. Vous répondez que vous avez un site internet explicite et qu’il est difficile d’ignorer le fait que Malignent Anal Tumor joue recouvert de sang de cochon sur scène. Les mecs qui vous ont programmé vous répondent qu’ils ne connaissent pas votre groupe et que c’est à vous de vous renseigner sur la salle qui vous accueille.

Bien sûr, vous n’avez jamais demandé à avoir quelque rapport que ce soit avec une mouvance antispéciste ou autre, mais c’est souvent comme ça dans le Do It Yourself. Effectivement vous le faites vous-même mais on le pense souvent à votre place. Vous constatez alors que votre présence au programme de ce soir est aussi essentielle et étudiée que celle de Karen Cheryll au cabaret du doigt dans le cul de Patrick Sebastien, le samedi soir sur France 2. A ce moment là, vous vous rappelez que nous sommes dans les années 2010. Des groupes il y en a beaucoup. Des salles beaucoup moins. Qui va donc gagner à ce petit jeu ? Vous, vous êtes juste là pour « faire vivre le lieu », parce que la culture c’est avant tout des lieux. Des lieux pour se rencontrer, débattre, montrer des vidéos YouTube d’Etienne Chouard au video-projecteur etc … Vous êtes comme un étudiant en musicologie découvrant qu’il va finalement suivre un cursus en sociologie. Vous et vos amis pétez un plomb et décidez de vous casser. Sur une aire d’autoroute, vous faîtes une pause pour pisser et acheter des sandwichs en triangle. Vous faîtes la gueule pour le plein d’essence mais tout s’illumine quand vous croisez un autre groupe, vêtu de vestes à patch très connotés death/grind, en train eux aussi de faire le plein. Vous taillez la bavette. Vous leur racontez que vous avez passé une soirée de merde et que vous galérez pour trouver des dates. Vos nouveaux amis vous disent qu’ils comprennent, qu’ils ont tous eu des difficultés similaires dans leurs anciens groupes respectifs, mais qu’avec cette nouvelle formation, par contre, il n’arrête pas de tourner. Vous leur demandez ce qu’ils jouent comme style. Ils vous répondent : « du death/grind antispéciste ».

C’est incroyable comme en racontant cette petite histoire, constituée de quelques anecdotes plus ou moins personnelles, j’ai eu l’impression d’enfoncer des portes ouvertes, précisément parce que dans ce milieu toutes les portes sont grandes ouvertes. « Who cares ? » est d’ailleurs la dernière réplique de Green room, dont le final clôture le film sur le ton de l’hébétement et de la non résolution morale. C’est en fait, ce que certains reprochent au film. A la fin quelques héros survivent, quelques méchants aussi et Tad passe l’aspirateur tranquillement chez lui, sans se douter du drame qui s’est déroulé. Who cares ? Quelle est la leçon à tirer de tout ce bordel ? Hormis une vision réaliste, ensuite sublimée par le grotesque de genre, qu’à à dire le film sur la scène underground ?

Peut-être parce que dans Murder party, le premier film de Saulnier, il y a le meilleur champ contre champ entre un homme et un chat de toute l’Histoire du cinéma, je me suis tout de suite intéressé et identifié à un personnage précis de la scène finale de Green room. Ce personnage c’est un chien. Pas n’importe quel chien puisqu’il s’agit d’un chien d’attaque conditionné pour réagir à certains ordres. Drogué par son maître pour être plus agressif, il est expliqué dans le film que notre brave « white dog » est condamné à mourir d’overdose au petit matin. Et c’est justement alors que le jour se lève, que nous suivons le trajet du molosse, marchant péniblement à travers la forêt, pour aller se coucher et mourir près du cadavre de son maître. Le destin de cet animal a immédiatement résonné en moi. Tout de suite je me suis rendu compte que si je devais de nouveau faire partie d’un groupe, je continuerai volontiers d’aller jouer dans les mêmes conditions merdiques. En fait, moi aussi je suis prêt à parcourir une longue distance pour aller me coucher prêt du cadavre de mon maître. Pourquoi ? Parce que des knackis froides dans ma salade de riz et quatre jetons de consos gratuites au bar, c’est bien la seule valeur que j’ose encore honteusement donner à mon investissement musical. Je suis comme ce chien, je sais où est ma place. Suis-je conditionné ? Bien sûr que non. Il n’y a que le capitalisme et la société de consommation qui conditionnent et formatent les gens. C’est d’ailleurs pour ça qu’on a inventé le Do It Yourself.

Si je suis musicien, pour diffuser ma musique, je peux rencontrer différents interlocuteurs. Si je suis suffisamment jeune, un élu local peut me proposer de mettre à disposition une bonne salle, quelque soit la qualité de la musique que je joue, parce que pour lui, tant que les jeunes viennent au concert ils ne volent pas de mobylettes et que mon groupe de bras cassés lui coûte moins cher qu’un service publique qui fonctionne. Je peux aussi rencontrer un jeune activiste aux allures de claque-sandale, me proposant de venir animer son lieu auto-géré pour combler le vide qui sépare le bar, où le Coca Cola est remplacé par du Moudjahidine Cola, et les toilettes sèches permettant aux participants de recycler dans la sciure de bois toute la contre-culture qu’ils ont ingurgitée. Dans les deux cas je suis un bon chien, s’apprêtant à servir un agenda qui n’est pas celui de ma musique. J’ai le choix entre servir le bon marché du lien social et le pipi-caca anti-mondialiste. Pourtant je choisirai d’instinct la deuxième proposition. Peut-être que je pense stupidement ce que chante si bien Anthrax : « Ya gotta go with the devil you know ».  


samedi 18 juin 2016

The Taking of tiger mountain – Opéra, diaspora et chasse au tigre






Beaucoup ont laissé Tsui Hark dans le petit grenier de leurs bons souvenirs depuis la rétrocession de Hong Kong à la Chine en 1997, avec Histoire de fantômes chinois, The Blade ou encore Il était une fois en Chine. C’était l’époque des films doublés en Cantonais, qui séduisaient le public occidental par leur folie visuelle. Désormais, Tsui Hark, comme de nombreux réalisateurs hongkongais, double ses films en Mandarin et les produits en collaboration avec des sociétés de la Chine continentale. Cela a-t-il affecté ses dernières œuvres en terme de style et de liberté de ton ? La réponse est loin d’être évidente. Son dernier film en date La Bataille de la montagne du tigre, a suscité auprès de mon entourage des sentiments contradictoires. Il faisait à la fois office de madeleine de Proust pour tous les nostalgiques du Hong Kong des années 90 et de son cinéma de divertissement aux saveurs variées, et de marqueur d’une époque révolue, comme si le long métrage arborait les stigmates du temps et nous faisait comprendre la distance qui nous sépare de ce que certains appellent « un âge d’or du cinéma hongkongais ». Pour ma part, s’il s’agit d’un film plaisant mais mineur dans la carrière de Tsui Hark, je concède à La Bataille de la montagne du tigre une certaine puissance évocatrice, une habilité à convoquer de multiples imaginaires, ces fameux mondes que votre serviteur aime tant dévorer.

Ce qui frappe tout d’abord à la vision du film, c’est le retour d’un certain « style hongkongais ». En effet, son histoire raconte la prise, en 1946, d’une forteresse de brigands par des membres de l’armée chinoise. Un tel récit, dans un imaginaire occidental appellerait un traitement procédant par effets de réalisme. D’abord par souci de cohérence historique, mais également pour se référer aux récits des guerres modernes et son imaginaire d’injustices et de déceptions, qui fait du conflit armé le monde dans lequel s’éprouvent et se brisent héroïsme et idéal. Or, c’est par une stylisation débridée que Tsui Hark filme les affrontements du commando héroïque contre les brigands de la montagne du tigre. Assaut de pillards à ski survolant les toits des maisons, caméra suivant la course des balles, des poignards et des grenades…. Tout dans la mise en scène de La Bataille de la montagne du tigre évoque le ballet chorégraphié des combats du cinéma d’art martiaux tel qu’Hong Hong l’a imposé à une certaine époque. Basé sur les mouvements des corps, des armes et des caméras, ce style évoque plus précisément celui du wu xia pian, le film de cape et d’épée chinois, genre que Tsui Hark a revisité plusieurs fois au cours de sa carrière, avec des films comme Butterfly murders, Seven swords ou Detective Dee. Le plaisir retrouvé du cinéphile provient justement de ce décalage entre deux imaginaires, comme si le style visuel du cinéma d’art martiaux était capable de transfigurer tout type de récit par le spectaculaire et l’élégance. Cependant, il serait un peu rapide de limiter ce choix artistique à un simple gimmick du cinéma hongkongais. En effet, la mise en scène de Tsui Hark puise sa source dans un imaginaire précis, notamment littéraire.





La Bataille de la montagne du tigre est en effet l’adaptation du roman de Qu Bo, Tracks in the snowy forest, publié en 1957. Bien que ce déroulant en 1946, durant la guerre civile qui engendra la création de la République Démocratique de Chine sur l’île de Taiwan, la critique décela à propos de ce livre, de nombreuses similitudes avec le roman d’aventure médiéval Au Bord de l’eau. Ecrit par Shai Nai'an au XIVe siècle, Au Bord de l’eau est un classique de la littérature chinoise (il est le deuxième des quatre romans extraordinaire chinois) et notamment un classique de la littérature wu xia, attachée aux aventures des héros du monde des arts martiaux. A ce titre, il est frappant de constater les nombreuses figures apparaissant dans les deux romans : combat de l’homme contre le tigre, repaire de bandits aux noms de guerre imagés, rituel fraternisation etc… Or, c’est justement dans la littérature wu xia que le wu xia pian a puisé ses codes. Par ailleurs, le roman de Qu Bo a été adapté en opéra au milieu des années 60, sous le titre Taking of tiger mountain by strategy. Bien que critiqué à sa sortie par le Parti Communiste, le succès populaire fut tel qu’il entra dans le club très fermé des « huit opéras autorisés » durant la période de la révolution culturelle. Il était en outre le seul opéra d’aventure. Encore une fois, cette information est importante quand on connaît l’influence des codes de l’opéra de Pékin sur la mise en scène du wu xia pian, du cinéma muet jusqu’à nos jours.

En 1970, Taking of tiger mountain by strategy fût adapté en film sous un titre éponyme et connût une nouvelle fois un succès considérable en Chine populaire. C’est justement les images de ce dernier film que nous pouvons retrouver à plusieurs reprises dans La Bataille de la montagne du tigre. Or, c’est là que se trouve l’aspect déconcertant du film de Tsui Hark. En effet, cette nouvelle adaptation s’ouvre par une scène se déroulant à New York en 2015, dans laquelle nous découvrons le personnage de Jimmy, jeune Chinois faisant irruption dans une soirée karaoké organisée par des amis. C’est à cette occasion qu’il tombe par hasard sur des images de Taking of tiger mountain by strategy et de ses scènes chantées. La narration bascule alors brutalement vers la Chine de 1946, faisant de Jimmy le pont reliant deux univers opposés. Cette mise en abîme introduit un point de vue distancié qui a parfois pu briser la transparence du récit pour quelques spectateurs. Il nous faut toutefois nous rappeler que ce procédé n’est pas étranger du cinéma de Tsui Hark.





Beaucoup se rappellent le formidable générique d’ouverture d’Il était une fois en Chine montrant l’entraînement de moines shaolin, accompagné du thème d’opéra du personnage de Wong Feihong, dont le long-métrage narre les aventures. En soit, cette scène est tout aussi excentrique que le passage par New York de La Bataille de la montagne du tigre. En effet, en quoi peut-on justifier ce générique ? Le Monastère de Shaolin filmé au début d’Il était une fois en Chine est situé dans la province du Henan, dans le Nord-Est de la Chine. Wong Feihong est quant à lui un héros populaire hongkongais, vivant au sud-est, qui n’a jamais au cours de sa vie voyagé vers shaolin. En outre, en plus de l’écart linguistique et géographique, un écart temporel semble exister. Le Monastère de Shaolin, à l’époque de Wong Feihong, c’est à dire à la fin du XIXe siècle, était acculé et régulièrement pillé par les seigneurs de guerre et n’avait pas l’aura resplendissante que semble lui conférer Tsui Hark dans ce film. En effet, le générique d’Il était une fois en Chine semble plutôt se référer à l’époque dorée de Shaolin, lors de sa résistance contre les Mandchoues au XVIIe siècle.

Alors comment expliquer une telle ouverture ?  Lors de sa lutte pour la restauration de la dynastie Ming, le Monastère de Shaolin connut un premier incendie qui le fit disparaître du monde des arts martiaux pendant plusieurs décennies. Les moines survivants voyagèrent vers le sud de la Chine et, selon les légendes populaires, y propagèrent leurs connaissances martiales. Or ce mythe d’un Shaolin à l’origine des pratiques martiales modernes est particulièrement vivant à Hong Kong. L’art martial typique du Wing Chun a par exemple pour réputation d’être un dérivé de la boxe féminine de Shaolin. Mais au delà de l’héritage martial, c’est tout un motif de l’immigration intra-chinoise Nord/Sud, que connut la Chine à de multiples reprises au cours de son Histoire moderne, que semble cristalliser l’évocation du Monastère de Shaolin. Vous voulez mesurer son importance dans l’imaginaire chinois ? Je vous invite à revoir les deux parties d’Election de Johnnie To. Dans ces deux films de gangsters modernes, se situant avant et pendant la rétrocession de Hong Kong, par quels éléments visuels s’ouvrent les génériques ? Des peintures représentant l’incendie du Monastère de Shaolin au XVIIe siècle, à l’origine de la migration vers le sud des triades anti-mandchoues. Par ailleurs, comment s’est construit le cinéma hongkongais tel que nous le connaissons ? Par l’immigration des artistes de cinéma et de théâtre des villes du Nord (Shanghai et Pékin) vers le Sud, lors de la guerre civile chinoise.

 


Ces exemples nous rappellent que l’immigration n’est pas seulement le mouvement des peuples mais également celui des imaginaires. Lors de la sortie de La Bataille de la montagne du tigre, Tsui Hark expliqua à la presse que son premier contact avec le film Taking of tiger mountain by strategy, se fit à New York en 1970. A cette époque, le réalisateur était étudiant en cinéma à New York et montrait ce long métrage à des expatriés chinois soucieux de rester en contact avec leur pays d’origine, en organisant des projections dans des salles de cinéma communautaires. Ce souvenir du cinéaste nous rappellent quelles furent les ambitions originelles du cinéma de Hong Kong et de Taiwan, alors coupés de la Chine continentale : lier la diaspora chinoise autour d’un imaginaire commun, au delà des clivages linguistiques. C’est peut être un retour vers cette question qui peut éclairer la conclusion de La Bataille de la montagne du tigre. En effet, la scène finale raconte le retour de Jimmy en Chine. Il rend visite à sa grand-mère pour y fêter la nouvelle année. Celle-ci a préparé un festin pour l’ensemble des héros de la montagne du tigre. Ces derniers apparaissent alors à l’écran et se mettent à festoyer. Parmi eux, Jimmy retrouve son grand-père disparu et le lien entre les deux temporalités, 1946 et 2015, semble se consolider. Mais si nous retrouvons le grand-père et le petit-fils, ou se trouve le père ? Dans le fond du plan. C’est un écran plat qui diffuse le film Taking of tiger mountain by strategy de 1970. C’est peut-être le propos doucement subversif de La Bataille de la montagne du tigre, suggérant que pour être le petit-fils de l’Histoire, il faut aussi être le fils d’une fiction.